Alexandre Castant

Musique avec les yeux

Un passage entre les arts plastiques et l'exploration musicale

Direction de catalogues d’art contemporain

Musique avec les yeux, un passage entre les arts plastiques et l’exploration musicale
Fnac/Galerie Gérald Piltzer, Paris, 1994.

Musique avec les yeux, un passage entre les arts plastiques et l’exploration musicale est le catalogue de l’exposition Musique avec les yeux, Fnac/Galerie Gérald Piltzer (78 avenue des Champs-Élysées, Paris), 14 décembre 1993 – 8 janvier 1994.

Musiques de Heiner Goebbels, Philippe Eidel, Lounge Lizards, Jacques Di Donato, Louis Sclavis et Armand Angster, Diamanda Galas, Elliott Sharp, François-Élie Roulin, John Moran, Pascal Comelade.

Œuvres de Marie Baronnet, Pascal Dhennequin, Yann Guénard, Rodolphe Hammadi, Gilles Héranney, Clément-Olivier Meylan, Claude Piot, Sophia Salazar, Nicolas Tourlière.

Rédaction  du catalogue et commissaire de l’exposition : A. C.
Directeur de l’action culturelle de la Fnac : Jean Carabalona.

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Passage sonore

C’est une énigme. La recherche d’une pièce absente. Un jeu avec les marges : d’abord musicales. Puisqu’il s’agit, d’emblée, de nouvelles musiques. Moins pour leur parution (les musiciens invités ont tous, déjà, pour la plupart, une œuvre derrière eux), que pour les questions posées : Philippe Eidel informatise les musiques traditionnelles, et, l’improvisation de Jacques Di Donato, Louis Sclavis et Armand Angster développe avec virtuosité l’art serpentin des clarinettes free. Les symphonies électroniques de François-Élie Roulin citent la poésie de Louise Labé ; des jouets pour enfants intègrent les pièces « primitivistes » de Pascal Comelade ; l’opéra de John Moran décline les icônes populaires d’un imaginaire télévisuel. Quant à Heiner Goebbels, il privilégie le collage radiophonique, et les Lounge Lizards le jazz post-moderne. La voix fiévreuse, enfin, de Diamanda Galas mélange music-hall et « danse macabre » quand Elliott Sharp (dé)compose la destruction sonore de l’horizon urbain.

En proposant ainsi les créations de compositeurs actuels, une liberté d’écriture est mise à jour. Ces musiciens, en débordant tout registre, défient les classifications : ils conjuguent les musiques traditionnelles et le jazz improvisé, visitent la musique minimale et le répertoire contemporain, explorent les tendances d’un hard-core expérimental. Ouvertes, actuelle, d’aujourd’hui, libres ou innovatrices, les définitions précisent ces styles en demeurant incomplètes. Recyclage, citation ou détournement musical ? Par parti pris, sans doute, et par nécessité esthétique d’intégrer le flux d’informations sonores qui articulent et brouillent le monde qui les porte. Où les compositeurs arrivent après la dissolution des périmètres musicaux, dans un territoire de sons en liberté. L’ouverture compositionnelle a traversé la déstructuration des registres, un système de contingence. Puisque ces musiques trouvent leur unité moins dans la fusion que dans le mélange percussif qui les nourrit. Et considèrent, pour cela, un élément jusque-là réservé aux laboratoires d’expérimentations les plus pointues, le son. Il ne s’agit pas, bien sûr, d’une qualité de reproduction sonore ou d’une acoustique impliquant la seule excellence audio. Mais d’une certaine idée du son enfouie sous le tissu musical : le musicien explore la limite sonore, ses compositions l’expérimentent en retour. Cette recherche a traversé le vingtième siècle pour trouver ici une application soft, mais irréductible, dans la dissidence que ces musiciens approchent : leur éloge de l’ouïe. Le son devient la modalité d’un projet qui le dépasse vers sa visualisation : le temps de son écoute développant « des images mentales et des mouvements informels » qu’un monde de l’image, en amont, a su générer.  C’est le contrat que la plupart de ces musiciens nourris de culture visuelle semblent avoir passé avec l’image. Monde intériorisé, appréhendé dans sa profusion de signes visuels et développés dans le son. La rencontre avec les arts plastiques restait inévitable.

Les relations entre les arts visuels et la recherche musicale et sonore participent d’une histoire féconde. Du musicalisme à Fluxus, les expériences entre ces deux ordres sensoriels se sont répétées. Miro, Yves Klein, Dubuffet, Tinguely, Rauschenberg, Nam June Paik, Sarkis, Stan Douglas… ont contribué à la complétude ou à la stridence de leur mise en phase et de leur passage. Telle interaction, simultanée, décalée, s’inscrit dans une histoire ici désordonnée. En proposant à de jeunes artistes (peintres, sculpteurs, photographes, vidéastes) de traduire visuellement une sélection de musique actuelle, Musique avec les yeux procède de cette articulation du regard sur l’écoute, de leur rencontre.
Les plasticiens ne devaient pas travailler la matière sonore, mais accéder au regard par l’exploration musicale et décliner les combinatoires d’une telle entrée. De la perception du regard et de l’écoute, qui implique des analogies, jusqu’à la durée musicale où s’infiltre une expérience plastique, se révèle l’étanchéité du musical au visuel en même temps que l’aptitude des plasticiens à s’en affranchir.

Si la vidéo de Claude Piot exerce l’image à contretemps, dans la création de Gilles Héranney, des surfaces se confrontent : sous une lame de plexiglas puis de vernis, des Polaroids — dont un chimiquement détérioré — proposent des détails de tableaux anciens. Et le collage de Sophia Salazar, percussion de matériaux à plat, insère des photos déchirées — découpage de revues — dans son ensemble entremêlé. Six des neuf propositions de Musique avec les yeux sont alors photographiques… Est-ce un signe d’actualité ? Une autre décennie aurait-elle privilégié d’autres supports ? Ou un paradoxe ? L’image photographique, à l’inverse de l’écoute, est une inscription de l’instant… La musique se développerait-elle dans le temps, l’image dans l’espace ?… L’inverse est également absolument concevable… Même si, le fait demeure, avant toute appréhension sensorielle, sonore et visuelle, c’est le temps qui marque la première limite entre le regard et l’écoute. Ce que proposent donc ces photographies, c’est une irréversible tentative de sortir d’elles-mêmes : de leur temporalité. Elles sont le reflet de l’instant — malgré leur conjugaison subtile du temps — que redouble une saisie globale du regard qui les circonscrit immédiatement…

Paradoxalement, cette particularité de l’instant photographique a ainsi été choisie, et explorée, pour déplier la durée sonore. Les entrées se combinent : triptyque et images symétriquement inversées (Pascal Dhennequin), série de Polaroids retravaillés en laboratoire (Rodolphe Hammadi), tirage transparent plaqué sur une vitre : l’ombre de la photographie se décalque sur le fond d’un caisson (Nicolas Tourlière), trois Polaroids et collages agrandis à la photocopieuse et plastifiés (Marie Baronnet), diptyque de photographies (Yann Guénard), quinze photographies agencées, combinées, permutées, dans un livre objet (Clément-Olivier Meylan).

À chaque fois : la photographie donne à voir des limites tremblées où se cherche un autre temps. Moins dans une course à l’illustration qu’à la narration, donc au temps. La photographie oriente des étirements dans l’espace… Le visuel rejoint-il alors le musical ? Il y a dans ces œuvres une tentation de la narration, mais elle est aussitôt « travaillée au corps », réintégrée dans chaque image et refusée par elle-même, pour basculer dans un détournement du temps. Repérage de ses marges pour qu’elles soient mieux traversées. L’énigme ? Il fallait, disent ces plasticiens, déplacer « le lieu de la pièce absente ».

                                                                                                                                          A. C.

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Site de consultation :
Bibliothèque de la Maison Européenne de la Photographie, Paris.

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Revue de presse (sélection) :
Jean-Yves Jouannais, « Musique avec les yeux », Art Press, mars 1994
Claire Gilly, « Entre visuel et sonore », Technikart, janvier 1994
Muséart, « Musique avec les yeux », janvier 1994
Télérama, « Écoutez voir », 29 décembre 1993
Radio-Nova, « Musique avec les yeux », 13 décembre 1993
Philip de la Croix, « Musique avec les yeux », Les Classiques de demain, Europe 1, 8 décembre 1993
Michel Field, « Musique avec les yeux », Le Cercle de Minuit, France 2, 7 décembre 1993
Le Jour, « Musique avec les yeux », 21 octobre 1993
Jean Couturier et Irène Omelianenko, « Musique avec les yeux », Clair de nuit, France Culture,
16 octobre 1993
Gabriel Vialle, « L’Œil écoute… », La Marseillaise, 12 septembre 1993.