Alexandre Castant

Hors champ

Robert Kramer, l’image et le son (1994)

Catalogue réalisé pour le dépôt de Hors champ. Robert Kramer, l’image et le son (1994), dans le Fonds Robert Kramer de l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine/IMEC à l’Abbaye d’Ardenne (Saint-Germain La Blanche-Herbe), École nationale supérieure d’art de Bourges, coll. «L’Atelier sonore d’esthétique», 2017, 72p.

En 1993-1994, A. C. produisait Hors champ un documentaire sonore de création sur le cinéaste Robert Kramer qui, pour Les Nuits magnétiques de France Culture, réalisait Un Voyage sonore, programme radiophonique conçu avec le peintre Alain Diot, les musiciens Michel Doneda, Alain Joule et Barre Phillips, l’ingénieur du son et musicien Marc Pichelin.
En 2017, à l’occasion du dépôt de Hors champ dans le fonds Robert Kramer de l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine/IMEC à l’Abbaye d’Ardenne, un livre catalogue (tirage limité, hors-commerce) a été conçu, avec les étudiantes et les étudiants de l’École nationale supérieure d’art de Bourges et dans le cadre de L’Atelier sonore d’esthétique sur l’œuvre du cinéaste, pour en présenter l’histoire, les sons, les images et les mots…

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Hors champ, Robert Kramer, l’image et le son (1994)

Paris-Montpellier, 4 février 1994, train de nuit : des néons qui défilent et dont je ne retiens que le flux, le déferlement de signes, leur effacement.
Calé entre mes écouteurs, je réécoute Un Voyage sonore. Une création radiophonique de Robert Kramer et Alain Diot, Michel Doneda, Alain Joule, Barre Phillips, Marc Pichelin. Le collectif du Voyage sonore, programme initialement prévu pour Les Nuits magnétiques de France Culture.
C’était en mai 1993. Ils avaient voyagé dans le sud de la France, de Marseille jusqu’au Pays de l’Hérault. Ils avaient enregistré leurs performances musicales et sonores dans des lieux inédits : la cour du musée Cantini de Marseille, une usine, « ils avaient pris le son des Calanques ». Ils avaient enregistré dans un container et dans la grotte de La Roque en Hérault… Ils avaient exploré le son, le son comme matériau de recherche.
L’ensemble proposant un programme radiophonique pour France Culture qui finalement ne sera pas diffusé.

Mon train ralentit pour en croiser un autre : écrans des fenêtres : je regarde les voyageurs dans les compartiments, fauteuils découpant l’espace, l’impression d’être en suspens dans l’air, lignes fuyantes des couloirs. Je réajuste mes écouteurs.

Dans leur programme radiophonique, ils ont réalisé le son par découpes. Ils l’ont séparé en unité, modalité élémentaire, pièce minimale. Ils l’ont séparé pour le recomposer en alphabet.
Mais le son se découpe-t-il ? Peut-il exister autrement que dans un bloc ? Ou plutôt selon un fil ? Peut-il exister ailleurs que dans la continuité, autrement que dans sa durée sonore ?
Sa fragmentation n’est peut-être qu’un effet, un effet de style, et, finalement, la tentation de l’image.
L’image, elle, on peut l’appréhender globalement, dans un instant, comme une photographie peut-être…
On écoute dans un fond sonore : toute écoute a un double-fond. Et la musique de Barre Phillips, Alain Joule et Michel Doneda est primitive, tribale, et par-delà son interprétation libre dans des lieux naturels, elle retourne à la monstruosité, incontournable, de l’archaïsme. La fin des civilisations arrivera par le son…

Je les écoute maintenant qu’ils sont dans la grotte de La Roque, je pense que c’est là, ils crient des chiffres, des syllabes, des lettres : ça traverse le vide, ça y retourne, avec des échos, dans une chambre noire. Je ne suis pas sûr, en fait, que ce soit enregistré dans la grotte, je n’ai pas de repères avec ce casque sur les oreilles. Mais bon, admettons, et poursuivons…

C’est donc à ce moment que je suis venu les rejoindre, le 10 juin 1993, j’étais avec Arnaud Bac, mon preneur de sons. Nous sommes restés tous ensemble jusqu’au 13 juin, à Prades-le-Lez, entre Montpellier et le Pic Saint Loup.
Mon travail était de faire un reportage sur leur création, un document sur le document, nous devions enregistrer leurs commentaires sur leur propre réalisation.
J’étais donc en « espace off », dans le « hors champ » d’où il fallait que je les enregistre, avec ma propre absence, à partir de notre propre absence.
C’est alors qu’il y eut l’énigme.
C’était le premier jour d’enregistrement. Ils parlaient d’un texte, le mot texte revenait sans cesse dans leurs préoccupations : « Nous devons écouter le texte, nous devons monter le texte, disaient-ils ».
J’ai pensé qu’il s’agissait d’une lecture improvisée, ou d’un livre-objet dont ils avaient usé comme d’une percussion, d’un matériau, d’un frottement sonore.
Mais non, c’était bien plus simple que cela, enfin à première vue.
Ce texte qui infailliblement revenait dans leurs discussions sous le nom générique de TEXTE n’était qu’un passage de leur aventure, un moment de leur voyage sonore où ils avaient lu un texte. Puisqu’ils avaient découpé leurs enregistrements en séquences qu’ils titraient méticuleusement : le texte, mais aussi la descente, la calanque, la mer, les bambous, Cantini, la caverne, l’usine, le container.
À chaque fois le lieu ou l’objet de leur enregistrement figurait, comme on écrit au feutre son nom sur un classeur, un classement.
Mais cela ne me suffisait toutefois pas. Ce mot TEXTE restait en moi avec une évidence trop brûlante pour être passive, trop en vue pour ne pas dissimuler quelque chose.
Et maintenant cela se précisait. L’énigme tendait à se résoudre au fur et à mesure que je réécoutais ces bandes. Ce voyage sonore était bien une question de texte, c’est-à-dire de lecture.
Comment lire le son ? Un cinéaste, des musiciens et un peintre, et la difficulté pour eux de parler le même langage : de décrypter le son sans calquer justement sur lui les codes des images, des textes, des musiques.
Quel sens a le son ? illustratif, seul dans sa spatialité, dans son volume, appréhendé pour sa plasticité, ses cavités, ses élongations. Un sens virtuel toujours fragile, des interférences visuelles et littéraires. Un sens qui se dissout quand on l’approche de trop près… Combiné, permuté, avec des bruits parasitaires volontairement enregistrés dans un voyage sonore qui est aussi mon retour dans le Sud.

 

                                                                                                                                 A. C.

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Robert Kramer, Hors champ, 1993-2017

En 1993, le cinéaste Robert Kramer réalisait pour Les Nuits magnétiques de France Culture Un Voyage sonore, production radiophonique conçue avec le peintre Alain Diot, les musiciens Michel Doneda, Alain Joule et Barre Phillips, l’ingénieur du son et musicien Marc Pichelin. L’itinéraire de ce programme était important. Il était suggéré par le mot « voyage » du titre et avait conduit leur collectif artistique dans le Midi, de Marseille à Montpellier. Aussi, c’est pour produire une émission entre archive et document sur ce projet transdisciplinaire, aussi prometteur qu’inédit, qu’une structure radiophonique expérimentale de Montpellier, l’Atelier Radiophonique de Création Languedoc-Roussillon, me contacta*… Documentaire de création (aujourd’hui, son écriture procèderait du making-of), Hors champ. Robert Kramer, l’image et le son résulte de cette commande radiophonique.
[…]
La création Un Voyage sonore restant elle-même inédite, Hors champ ne fut pas diffusé et son projet, finalement, demeura secret. Les artistes en eurent toutefois connaissance (époque oblige, c’est une cassette magnétique de ce documentaire de création qui leur fut alors adressée !). Et Robert Kramer, que je devais revoir peu de temps après à l’occasion de la projection de son film Starting Point, en 1994 au cinéma L’Entrepôt, rue Francis de Pressensé à Paris, me dit – oserais-je le confier – l’avoir apprécié… De loin en loin, nous restions dès lors en contact pour parler de cinéma, notamment, et, entre autres, de la voix et du son au cinéma…

Aujourd’hui, hiver 2017, Hors champ. Robert Kramer, l’image et le son fait donc l’objet d’un dépôt, sous forme de disque-compact, dans le fonds Robert Kramer de l’Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine/IMEC à l’Abbaye d’Ardenne, Saint-Germain La Blanche-Herbe, et je remercie chaleureusement Claire Paulhan qui est à l’initiative de cette demande. Or, pour accompagner le dépôt de ce documentaire, un livre catalogue a été conçu avec les étudiantes et les étudiants de l’École nationale supérieure d’art de Bourges en 2016-2017. En effet, préalablement à ce dépôt (plus exactement : à son occasion !), j’ai proposé aux étudiants de première et de troisième années de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, ainsi qu’aux étudiants qui suivent mon séminaire L’Atelier sonore d’esthétique, un projet pédagogique autour de l’étude et de l’analyse des films de Robert Kramer (notamment Cités de la plaine, 1999 ; Walk the walk, 1995 ; Doc’s Kingdom, 1987 ; Milestones, 1975), films que nous avons visionnés à rebours des décennies, du dernier film aux premiers, remontant ainsi le cours du temps… L’écoute publique du documentaire Hors champ. Robert Kramer, l’image et le son, diffusé à l’attention des étudiants dans la Salle d’écoute ou la Chapelle de l’École, et accompagné d’un ensemble de documentations historiques, sémiologiques et critiques, participait évidemment de ce programme pédagogique dont il était en quelque sorte la source… Le séminaire devant initier un livre-catalogue dont l’œuvre du cinéaste, finalement, signe la ligne éditoriale.

En aval de ce séminaire et de son projet pédagogique, l’étude et l’analyse des films de Robert Kramer ont ainsi eu, pour objet artistique, la production, par les étudiants, d’une proposition visuelle, iconique, plastique, à partir de l’univers du cinéaste. Ce livre en est le répertoire et le catalogue… Et ces pièces, traversant les techniques et les médiums avec invention et liberté (calligramme, dessin, aquarelle, peinture, photographie, vidéo, film, mais aussi cartographie et poèmes, poèmes de sons et poèmes graphiques, images sonores…), cette variété de propositions plastiques évoque, souligne ou imagine une sorte de portrait du cinéaste… S’y déclinent en effet des paysages urbains, mélancoliques, en ruines, ou encore le monde industriel et ouvrier ; des photogrammes des films de Kramer, ou des motifs graphiques américains ; des dérives poétiques, contemplatives, minimalistes, abstraites ou oniriques, mais aussi, les images d’une société de consommation comme les images de la consommation des images, des illustrations pop ; une réflexion enfin sur le dispositif audiovisuel (argentique, grain de l’image, numérique, pixel…).
Bref, n’est-ce pas un scénario futur qui s’écrit ainsi ? Car il suffit d’observer les résultats, de cette proposition pédagogique, pour mesurer à quel point d’intensité, les productions visuelles des étudiantes et des étudiants en arts de ce séminaire ont été faites avec enthousiasme et intérêt !
[…]
Sont enfin publiés dans cet ouvrage (vingt-cinq exemplaires en microédition et hors commerce !) deux textes. Le premier, de 1994 (ci-dessus), propose la transcription de l’introduction, lu en ouverture de Hors champ. Robert Kramer, l’image et le son, le second est plus tardif, je l’ai écrit pour Le Journal du Centre national de la photographie en 2001, comme un hommage au cinéaste décédé soudainement en 1999 (ce dernier texte est repris dans Écrans de neige, photographies, textes, images, Éditions Filigranes, coll. « Essai », Trézélan, 2014, chapitre « L’image, le monde : Ouest »). Cet article décrit à grands traits une œuvre plastique et politique découverte, pour beaucoup d’étudiants dans le contexte politique actuel et, eu égard à l’engagement exigeant et irréductible du cinéaste, avec une sorte d’admiration et de reconnaissance pour Robert Kramer. Cet article rappelle aussi, à sa mesure évidemment, le cadre introductif nécessaire à l’appréhension, sémiologique et esthétique en École d’art, d’une œuvre d’une telle amplitude.

                                                                                                        A. C., Paris, le 21 décembre 2017

*Entre ethnographie et art contemporain, j’avais en effet réalisé, pour l’Atelier de Création Radiophonique Provence-Méditerranée de Radio-France en 1991, un ensemble d’émissions sur les fêtes traditionnelles en Languedoc et la création contemporaine, notamment les musiques improvisées, minimales ou savantes (fanfare et free-jazz, musique répétitive des folklores…), qui, localement à Montpellier, avait donné une certaine visibilité, dans le milieu des musiques expérimentales, à mon intérêt déjà bien affirmé pour la création sonore : exploration que j’avais complétée, en 1993, avec le programme radiophonique Le Partage des sens, une histoire de la photographie et des sons, Institut National de l’Audiovisuel (120.00).

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Créations plastiques de : Arnaud Adami, Romain Bagouet, Julie Bernard, Théo Berthonnet, Thomas Bontemps, Mateo Calderon, Esteban Carrillo-Calero, Tatiana Casanova, Iona Colombani, Paola Delfino, Anaïs Docteur, Samuel Ferretto, Kyo Hyun Kim, Alban Klein, Hanna Kokolo, Séverine Lambert, Lola Martin, Laëtitia Musaniwabo, Clara Noseda, Félix Patte, Anna Ponchon, Christopher Prévot, Émilie Roger, Txilin Saraiva, Raphaël Targa, Charlotte Thibault, Romane Vieira, Théo Vincent, Mélodie Dougnac-Moyen, Joëlle Forestier, Lou Froehlicher, Wan-Ting Fu, Florian Julien, Jeanne Lacroix-Boettcher, Louise Lafarge, Maxime Lefebvre, Anaëlle Marchive, Nicolas Mazzi, Étienne Meignant, Louise Melon, Marie Piquer-Bienfait, Nina Queissner, Clarisse Ricci, Manon Valle, Guozheng Yu (École nationale supérieure d’art de Bourges, 2016-2017).

Direction artistique : Stéphane Beaudonnet
Couverture : Iona Colombani, Hors champ. Robert Kramer, l’image et le son, 2017
Studio son : Stéphane Joly
Remerciements : Cécile Liger, Antoine Réguillon et Claire Paulhan (Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine/IMEC).

Ouvrage édité à vingt-cinq exemplaires sur les presses de l’École nationale supérieure d’art de Bourges, 2017.

ISBN : 978-2-910164-65-2
Dépôt légal : janvier 2018.

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Sites de consultation :
Institut Mémoires de l’Édition Contemporaine/IMEC (Fonds Robert Kramer), Abbaye d’Ardenne, Saint-Germain La Blanche-Herbe,
Bibliothèque nationale de France,
Bibliothèque Artistique de la Ville de Bruxelles (Académie Royale de Bruxelles, 2019),
Bibliothèque de l’École nationale supérieure d’art de Bourges,
Bibliothèque de l’École supérieure d’arts & médias de Caen/Cherbourg.