Lettre à notre ami défunt (Oraison 2)
« Lettre à notre ami défunt » in Sound Meditation : Hommage à Philipe Franck
Mons, Arsonic : Musiques Nouvelles (poème épistolaire pour un concert-hommage constitué de musiques d’Angelo Badalamenti, Samuel Barber, Jean-Paul Dessy, Brian Eno, Egberto Gismonti, Gauthier Keyaerts, Arvo Pärt, David Shea), 27 janvier 2026.
Mon Cher Philippe,
Depuis un an aujourd’hui, les temps sont bien tristes. Depuis que, le 27 janvier 2025, tu nous quittais brusquement. Toi, dont l’attention délicate portée à tes amis était si affectueuse, tu es parti en un revers de main, dans un silence assourdissant… Nous sommes nombreuses et nombreux, aujourd’hui, à vivre dans l’impossible oubli de ta disparition… Et, ce faisant, dans l’impossible oubli de notre aventure, et de tous ses moments d’exception partagés, grâce à ce pouvoir, si rare, qui était le tien, d’avoir une écoute incroyablement présente à l’autre, attentive à ses paroles, généreuse et intuitive.
Oui, nous sommes nombreuses et nombreux, aujourd’hui, un an après ta disparition, à ne pouvoir s’y résoudre et à ne pas comprendre, oui, c’est toujours le temps de notre deuil, c’est-à-dire de l’absence et du chagrin, qui continue d’affleurer dans notre quotidien, dans l’incandescent souvenir de notre amitié, de ses partages et de sa complicité, et qui figure, maintenant, ton départ du monde des vivants.
Et pourtant… La musique, son éloge de l’écoute et des arts sonores qui nous réunit ce soir, nous rappelle à quel point elle comptait pour toi, et, à quel point aussi, elle te fait revenir avec nous de ces autres rivages. Par excellence, elle fut ton grand voyage. D’un cadre familial mélomane au post-rock – dénominateur commun et jardin secret de nombre de tes amis –, puis, aux arts sonores, conçus comme la forme actuelle de l’idée d’avant-garde, la musique, toujours augmentée de la notion de transdisciplinarité, indéfectiblement composa, et reste à certains égards la matrice de ton projet intellectuel, artistique, mais aussi, simplement, de ton existence…
Oui, la musique nous réunit ce soir et elle te fera revenir parmi nous en pensées vives, avec ce programme composé par Musiques Nouvelles, Sound Meditation, et dans la grande salle à l’acoustique fabuleuse d’Arsonic. Par-delà ton absence, la musique nous rappelle enfin que, ces dernières années, tu avais définitivement assumé, et ce fut pour notre plus grand bonheur, ton désir d’être toi-même musicien, ou, plus exactement, comme tu aimais à le préciser parfois, créateur sonore. Tes projets s’en révélèrent multiples, avec des poètes, des chorégraphes, des musiciens, des improvisateurs et des artistes sonores, traversant toutes les esthétiques – de la musique savante, au post-rock et à l’électronique –, mais aussi avec des artistes plasticiens, développant alors des projets hybrides et inventifs, sous forme de performance ou de live, et de CD d’artistes tels que tu les affectionnais, toi le collectionneur émérite de disques vinyles et de livres. À cet égard, l’enregistrement sonore de Caressing the Clouds, édité en 2024 en collaboration avec Isa*belle, repose comme une œuvre délicate dans un coffret précieux – une plume aérienne et blanche y est déposée entre les pages – et porte avec lui, tout à la fois, la légèreté du merveilleux envol de ton projet sonore, et l’hymne au cosmos que tu as soudain rejoint, et qui nous attriste tant, aujourd’hui.
Oui, la musique a fait vibrer, en écho à ta sensibilité fine et visionnaire, tous les projets que tu as conçus avec une énergie hors du commun. Car il y eut plusieurs Philippe Franck, « plusieurs avatars de moi-même » disais-tu avec humour, le producteur et l’organisateur de structures innovantes et de festivals, le commissaire d’expositions en avance sur son temps, le fondateur de Transcultures, de City Sonic et des Transnumériques, le critique d’art et le musicologue, l’écrivain et le professeur, pédagogue et inoubliable « passeur », selon le terme de Serge Daney… Autant d’activités multiples, irriguées par ton énergie si rare et un talent inouï pour fédérer, autour de toi, des forces toujours en expansion. Cette palette de la curiosité sans limite ira ces dernières années jusqu’à la rédaction, en cours, d’une thèse de doctorat en Sciences de l’information et de la communication à l’université de Paris VIII. Pour toi, la philosophie s’était toujours articulée sur l’expérience de l’œuvre d’art et de sa découverte sans frein : avec ce projet, quadrature du cercle, la boucle aurait dû se boucler en quelque sorte… Tout de l’œuvre d’art aurait été accompli.
Oui, mon Cher Philippe, c’est peu dire que tu nous manques, mais, nous sommes ici, ce soir, réunis pour toi, pour ta mémoire et ta bonté. Et, nous sommes sûr que des étoiles d’où tu nous écoutes (ton nom de scène n’était-il pas Paradise Now ?), Sound Meditation te parviendra comme un hommage et un don, adressé à ta vie de créateur et d’ami merveilleux.
A. C.
<Sound Meditation – Hommage à Philippe Franck>